La protection de la nature en France : Un paradoxe émaillé de victoires

La fritillaire pintade (Fritillaria meleagris) est une plante emblématique des prairies naturelles humides. Depuis une quarantaine d’années, cette espèce voit ses effectifs décroître rapidement avec la raréfaction de ses milieux de prédilection. Photo : Pierre Grillet

Tenter un bilan, même partiel, de la protection de la nature en France est un exercice périlleux. On peut se réjouir des victoires obtenues notamment dans les décennies 1970 et 1980, telle la loi de 1976 sur la protection de la nature à l’issue d’une lutte associative forte. On peut aussi se réjouir de voir des espèces revenir au cours de ces 50 dernières années. Mais on peut également s’alarmer de l’écroulement de la biodiversité globale à l’heure où la plupart des associations se sont nettement professionnalisées, où les organismes officiels, ou non, censés s’occuper de la nature sont nombreux et où les entreprises les plus polluantes soutiennent des actions de protection. De quoi s’interroger sur nos stratégies pour l’avenir…

Texte : Pierre Grillet, naturaliste indépendant, terresdebocage.fr
Photos : Pierre Grillet et Florian Doré

Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° 322, mai-juin 2020

En France, les principales associations de protection de la nature sont de nos jours quasiment toutes professionnalisées avec des équipes salariées ultra compétentes. Pléthore d’organismes, officiels ou non, prennent en charge la biodiversité : l’Office français pour la biodiversité (OFB), mais également la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), la mission « économie de la biodiversité » de la Caisse des dépôts, le Fonds de dotation pour la biodiversité (FDB)… Nous disposons aussi d’une stratégie nationale pour la biodiversité (SNB) qui « vise à préserver, restaurer et accroître la diversité du vivant dans tous les espaces dont la France est responsable, en métropole et outre-mer » et dont l’objectif était initialement d’enrayer les pertes de biodiversité à l’horizon… 2010 ! Les grosses entreprises, jusqu’aux multinationales, n’ont de cesse de s’inscrire comme les championnes du développement durable et de la protection de la nature. Nombre d’entre elles sont d’ailleurs parties prenantes de la FRB et de la SNB et partenaires de multiples associations. Dans le cadre des plans nationaux d’action (PNA), l’État ne finance pas, ou seulement très ponctuellement, en trompe-l’œil, les actions de protection associées. Celles-ci sont alors de plus en plus soutenues par des fonds privés dont notamment des compensations résultant des aménagements ayant eux-mêmes occasionné des destructions. Les PNA auraient donc besoin de destructions pour agir ! Le groupe Lafarge s’honore d’être partenaire de plus d’une centaine d’associations, et Vinci au travers de sa fondation Lisea biodiversité finance plusieurs dizaines d’actions de protection dans l’ex-région Poitou-Charentes.

La grenouille de Lessona (Pelophylax lessonae), longtemps considérée comme une grenouille commune « à préoccupation mineure » au niveau national, est depuis 2008 considérée comme « quasi menacée » à l’échelle du pays. Dans certaines régions, comme en ex-Poitou-Charentes, elle est classée comme étant « en danger », donc confrontée à un risque très élevé d’extinction. Photo : Pierre Grillet

Des raisons de se montrer optimiste

Dans le même temps, des espèces sauvages font leur retour en France ou voient leurs effectifs augmenter. Alors qu’il n’en subsistait plus qu’une dizaine d’individus localisés dans la basse vallée du Rhône en France au début du XXe siècle, le castor d’Europe revient un peu partout dans nos rivières grâce à une progression naturelle de l’espèce puis à des réintroductions. Le chamois, bénéficiaire de plusieurs introductions (à but cynégétique) et d’une progression naturelle, étend sa répartition vers le sud en recolonisant la Provence depuis les années 1980, ainsi que la Saône-et-Loire et plus tard la Côte-d’Or : il est de plus en plus fréquemment observé à l’ouest de la Saône. Le bouquetin des Alpes, après avoir disparu des Alpes françaises, est revenu tout d’abord en Vanoise depuis l’Italie. Puis il est réapparu dans de nombreuses régions, notamment grâce à diverses réintroductions en Haute-Savoie (fin des années 1960 et début des années 1970), en Isère dans le massif de Belledonne (1983), dans le Vercors (parties Isère et Drôme en 1989), ainsi qu’en Chartreuse (2010). Le lynx d’Europe est à nouveau présent dans le Jura français (il en avait totalement disparu vers la fin du XIXe siècle) ainsi que dans le nord des Alpes (cf. nº 321, p. 40 à 45), même s’il est toujours persécuté dans les Vosges, où il a été réintroduit de 1983 à 1993. La cigogne blanche, au bord de l’extinction en France en 1974 (12 couples nicheurs), a vu depuis ses effectifs en nette augmentation : on dénombrait 138 couples nicheurs en 1990, 1 231 en 2006, 1 900 en 2011. En 2018, on en recensait rien que dans le département de la Charente-Maritime plus de 500 couples, grâce notamment à l’installation de plateformes favorisant leur nidification. Le faucon pèlerin, menacé de disparition en France au début des années 1970 (moins de 100 couples nicheurs), s’approprie de nouveaux territoires et on peut même l’observer à Paris, Valenciennes, Limoges, Périgueux, Bayonne, Toulouse, Pau, Albi, Lunéville, Nancy, Vénissieux, Lyon, dans la raffinerie de Feyzin, sur des sites nucléaires (à l’exemple de la centrale de Civaux dans la Vienne) et dans des carrières, comme c’est le cas en Deux-Sèvres et dans le Maine-et-Loire. Il faut souligner l’important travail accompli par les naturalistes au moment où cette espèce était au bord de l’extinction. Les réintroductions entamées dès les années 1970 dans les Causses, puis un peu plus tard dans les Alpes, ont permis le retour dans ces massifs du vautour fauve puis du gypaète barbu (dès 1987 en Haute-Savoie, 2010 dans le Vercors) et du vautour moine (qui avait disparu du sud-est de la France vers la fin du XIXe siècle). La marmotte des Alpes, réintroduite dans le Vercors dès les années 1980 (quelques lâchers ponctuels avaient eu lieu bien avant en divers endroits de ce massif dès 1931), est de nouveau bien présente dans ce massif préalpin. Il faudrait aussi parler de l’expansion du cerf d’Europe (qui avait a priori totalement disparu de la région Rhône-Alpes, par exemple, à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle).

Il y a déjà presque 30 ans, en 1991, Jean-Louis Michelot publiait un bilan des réintroductions réalisées en région Rhône-Alpes (avec ou sans succès). [1] Celui-ci était impressionnant : « Au moins 88 opérations de réintroduction ont eu lieu dans la région Rhône- Alpes. » Elles ont concerné 13 espèces de vertébrés qui ont fait l’objet de tentatives de réintroductions réussies ou non et 2 espèces d’invertébrés. Dans ce bilan figuraient également des réintroductions et introductions à des fins cynégétiques.

Ce joli tableau (non exhaustif) est dû pour quelques cas, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de réintroductions, à l’action des naturalistes et des associations de protection de la nature, plus rarement du monde cynégétique. Il faut insister aussi sur les retours naturels et/ou la progression de certaines espèces sans que l’humain ne soit intervenu, si ce n’est indirectement par des actions de protection d’habitats ainsi que par des statuts de protection notamment octroyés par la loi de 1976, suite à l’important travail conduit par les associations à cette période. C’est le cas pour la loutre, autrefois présente sur l’ensemble du territoire national sauf en Corse, et qui avait subi un important déclin au cours du XXe siècle, si bien qu’à la fin des années 1980, l’espèce ne subsistait pratiquement plus que le long de la façade atlantique et dans le Massif central. Au cours des années 1990, des mouvements de recolonisation se sont amorcés avec notamment une progression en Bretagne et en Loire-Atlantique et une reconnexion des populations du littoral atlantique et du Massif central. La présence humaine ne semble pas la déranger, bien qu’elle paie néanmoins un lourd tribut à la route. Citons également la recolonisation de l’aigle royal, dont l’augmentation numérique et l’expansion géographique en périphérie des noyaux durs de populations montagnardes (Languedoc, Ardèche, Jura, Alpes, Provence…) sont très sensibles. Il en va de même du balbuzard pêcheur réapparu spontanément dès 1984 dans la région Centre, du grand-duc qui semble apprécier certaines carrières notamment, de la chouette de Tengmalm en expansion depuis une trentaine d’années, de la chevêchette d’Europe, de l’arrivée récente du chacal doré (observé pour la première fois en France en 2017 en Haute-Savoie), de la cigogne noire, du pygargue à queue blanche, du phoque veau-marin, et du loup dont la première observation certifiée date de 1992 dans le Mercantour. Le retour ou la progression de ces espèces sont très souvent accompagnés, voire favorisés par les naturalistes et les associations qui agissent pour qu’elles ne soient pas (trop) perturbées.

Le grand rhinolophe (Rhinolophus ferrumequinum) affectionne les grandes cavités souterraines pour hiverner. C’est un ambassadeur de nos bocages et est très lié à cet éco-complexe à dominante de prairies où la pratique d’une véritable agro écologie est le garant de sa conservation. Photo : Florian Doré

Des constats pessimistes demeurent

Pourtant la faune française décline massivement avec plus d’un quart des espèces évaluées sur le territoire métropolitain et ultra- marin menacées de disparition… [2] Plusieurs groupes comme les chauves-souris continuent de voir leurs effectifs chuter (38 % des effectifs en moins sur 10 ans pour 7 espèces ou groupes d’espèces). L’abondance des oiseaux communs spécialistes a diminué de 22 % au cours des 28 dernières années. La moitié des milieux humides (52 %) et moins de la moitié des eaux de surface (43 %) sont encore en bon état. L’artificialisation des terres, entre 2006 et 2015, a progressé de 65 758 ha chaque année.

Le nombre d’espèces menacées dans le monde, mais aussi localement, est globalement en augmentation. [3] En novembre 2017, plus de 15 000 scientifiques de 184 pays signaient un appel contre la dégradation catastrophique de l’environnement, affirmant que « pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, l’humanité doit adopter une alternative plus durable écologiquement que la pratique qui est la sienne aujourd’hui. » Cet appel n’est pas le premier. Déjà en 1992, à l’issue du Sommet de la Terre à Rio, 1 700 chercheurs s’alarmaient de la « trajectoire de collision » entre les humains et le monde naturel. Force est de constater qu’un quart de siècle plus tard, la trajectoire n’a pas changé.

La situation est catastrophique pour les insectes. Près de 80 % des insectes volants ont disparu au cours des trente dernières années dans les zones naturelles protégées allemandes – « un taux qui peut plausiblement être généralisé à l’ensemble de l’Europe, et sans doute au-delà » [4]. Une intensification agricole accrue pourrait avoir aggravé cette réduction de l’abondance des insectes dans les zones protégées au cours des dernières décennies, ces zones étant le plus souvent de taille réduite et entourées de cultures industrielles. Tous ces travaux et publications sont très récents et on ne peut qu’être frappé par la concordance des résultats sur l’état catastrophique de la diversité biologique.

La biodiversité végétale est également concernée : 15 % des plantes vasculaires sont menacées en France métropolitaine, soit 742 espèces sur les 4 982 recensées. La flore sauvage est menacée par la destruction des habitats naturels et les multiples dégradations qu’ils subissent, les effets de l’intensification des pratiques agricoles, les aménagements de la montagne tels que les routes, les stations de ski ou les retenues d’eau ainsi que la concurrence exercée par certaines plantes introduites.

Le cuivré des marais (Lycaena dispar) est encore bien présent dans les prairies humides, mais pour combien de temps ? Selon les scientifiques, les lépidoptères, tout comme les hyménoptères et les coléoptères, sont les plus touchés par la régression. Photo : Pierre Grillet

 

Des écrits précurseurs

Des voix se sont élevées depuis de nombreuses années déjà pour dénoncer cette dérive :

Bernard Charbonneau développait dès 1937 comment, après avoir ravagé la nature, la société industrielle finirait de l’anéantir en la « protégeant », en l’organisant.

Pour François Terrasson : « le concept de protection de la nature ne peut se concevoir que dans une société dont le principe est la destruction. »

Roger Heim, en 1968, écrivait dans sa préface pour la version française du livre de Rachel Carson Le Printemps silencieux : « il faudra quelque jour repeupler les rivières avec le concours de celui même qui les aura dépeuplées. Toujours le cruel processus : l’aisance avec laquelle il détruit pour ne reconstruire qu’incomplètement, et à prix de sueur et d’or. L’histoire des bisons, de la déforestation et des terres arides.»

Le journaliste Arthur (de son vrai nom Henri Montant) écrivait dans les années 1970 qu’il faut « passer enfin aux actes. Sinon nous resterons des gugusses spécialistes dans l’écologie, récupérés bientôt par la commission ad hoc du parti machin chouette et gestionnaire new-look du monde capitaliste. »

Le philosophe André Gorz, en 1974, s’exprimait ainsi : « Quand l’impasse écologique sera devenue inéluctable, le capitalisme intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres. »

Tous ces propos sont aujourd’hui cruellement d’actualité…

Une protection nourrie de destruction

Il faut reconnaître que quelque chose s’est enrayé dans ce processus… Nous semblons incapables de stopper ce déclin de la diversité dans notre pays et sur la planète. Une frange de la protection de la nature (à laquelle n’appartiennent sans doute pas les petites associations) est devenue très professionnelle, gestionnaire, et s’associe souvent avec les pires destructeurs. La protection de la nature serait-elle alors devenue, au fil du temps, une caution, un alibi, un « cache-sexe », une « carte de visite » à brandir tout en continuant de la détruire ? Par exemple, les stations de ski ont un impact très négatif sur le tétras-lyre (entre autres), mais elles financent des actions de protection pour cette même espèce, avec l’aide d’experts, et se présentent ainsi comme des stations « écoresponsables », s’octroyant quasiment un « permis de détruire » pour leurs aménagements (cf. nº 315, p. 40 à 45).

La vipère aspic (Vipera aspis) est encore considérée sur la liste rouge nationale, comme étant en « préoccupation mineure ». Pourtant, ces dernières années, de nombreuses listes rouges régionales comme celles de l’ex-Aquitaine, de l’ex-Poitou-Charentes, des Pays de la Loire, de l’ex-Midi-Pyrénées… l’identifient comme « vulnérable », c’est-à-dire confrontée à un risque élevé d’extinction. Photo : Florian Doré

Un changement profond est indispensable

Dans ces conditions, il est urgent de s’interroger sur l’évolution de la protection de la nature dans nos sociétés où la domination et l’exploitation du vivant restent des fondements contre lesquels nous n’avons jamais réussi à lutter en profondeur. Les activités destructrices l’emportent largement sur la protection. On ne peut se contenter des expertises et autres « accompagnements de projets destructeurs » davantage bureaucratiques que porteurs de solutions concrètes pour se consacrer à cette question qui semble essentielle aujourd’hui : comment envisager notre manière de vivre avec le vivant non humain, comment partager et vivre ensemble ? Tant que nous baignerons dans une société où le seul récit imposé repose sur l’idéologie de la croissance, la performance et la compétition, tant que l’on trouvera normal de baptiser un gypaète barbu  « Linky », nous ne pourrons rien changer ou alors seulement de manière superficielle. Sans doute faudrait-il mettre toute notre énergie, et les associations pourraient en être les moteurs, pour construire et partager une nouvelle histoire commune, un récit qui aurait comme référence cette réflexion d’Aldo Leopold, le précurseur de l’écologie profonde : « l’homme n’est qu’un compagnon voyageur des autres espèces dans l’odyssée de l’évolution ». [5] [6]  Et alors, peut-être, nous pourrons bouleverser les rapports « humains-non humains » et ainsi envisager un véritable changement, un changement profond, indispensable.

La rainette verte (Hyla arborea) est bien présente notamment dans les milieux bocagers. Mais son avenir dépend du maintien des mares de plein champ ainsi que des réseaux de prairies, haies et bosquets. Des enjeux qui vont au-delà de la simple protection de l’espèce, et qui concernent les orientations agricoles que nous déciderons d’accepter. Photo : Florian Doré

Remerciements à Roland de Miller, Florian Doré, et Marie-Do Couturier.


Références

  1. Michelot J.-L. 1991. Réintroductions et introductions de vertébrés sauvages dans la région Rhône-Alpes. Le Bièvre nº 12. Frapna & Univ. Lyon l.
  2. Agence française pour la biodiversité et Observatoire national de la biodiversité. 2018. Biodiversité Les chiffres clés. Commissariat général au développement durable.
  3. Ceballos G., Ehrlich P. R., Dirzo R. 2017. Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. PNAS nº 114.
  4. Hallmann C. A., Sorg M., Jongejans E. et al. 2017. More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLoS ONE nº 12(10).
  5. Leopold A. 1949. Almanach d’un comté des sables, suivi de quelques croquis. Flammarion.
  6. Génot J. C. 2020. Aldo Leopold, un pionnier de l’écologie. Hesse.

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