Le loup en France : Plaidoyer pour une place aux grands prédateurs

Bien que cela fasse 30 ans que le loup est de retour en France, sa présence continue à soulever de trop nombreuses oppositions. Photo : Jean-François Noblet

Quelle place accorder aux grands prédateurs dans notre société humaine et dans nos paysages fortement anthropisés ? Ce sujet qui revient régulièrement sur le devant de la scène nationale – que ce soit à la faveur d’une observation de loup dans un nouveau département ou bien, plus tristement, d’une confrontation malheureuse entre ours et humains dans les Pyrénées – est cher à la Société nationale de protection de la nature. C’est pourquoi, après notre entretien avec l’éthologue Pierre Jouventin à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage consacré au loup, Le Courrier de la Nature a souhaité apporter un complément d’analyse sur ce sujet.

Textes : Pierre Jouventin, docteur ès sciences, directeur de recherche au CNRS en écoéthologie durant 40 ans, directeur de laboratoire d’écologie des animaux sauvages au CNRS durant 13 ans, auteur de Le loup, ce mal-aimé qui nous ressemble (2021, humenSciences),

François Moutou, docteur vétérinaire, vice-président de la SNPN,

François Ramade, professeur honoraire d'écologie et de zoologie à la faculté des sciences d'Orsay (université Paris-Saclay), membre d'honneur de l'UICN, président d'honneur de la SNPN, auteur de 27 ouvrages d’écologie dont 5 traités

Photos : Régis Cavignaux, Jean-François Noblet

Textes publiés initialement dans Le Courrier de la Nature n° 332, janvier-février 2022

 

Analyse

Le retour du loup : une opportunité manquée ?

Au tout début de l’année 2022, l’Office français pour la biodiversité (OFB) confirme que le grand canidé observé en Camargue le 21 janvier est bien un loup gris (Canis lupus). Il est donc possible que la réserve naturelle nationale de Camargue, gérée par la SNPN, ait été visitée par l’animal, ce dont les salariés comme les adhérents et sympathisants ne peuvent que se réjouir. La précédente présence confirmée de l’espèce dans le delta du Rhône doit remonter à plus d’un siècle, probablement autour de 1894, date de la dernière observation. [1] Serons-nous capables de retrouver peu à peu une biodiversité plus proche de l’originale, disons celle d’avant la révolution industrielle, au moins localement ? Serait-il possible de remplacer une partie de ces paysages appauvris et rétrécis par des écosystèmes plus riches, élargis et aux fonctionnalités restaurées ?

Le retour naturel du loup en France, officialisé en 1992, aurait pu être perçu comme une extraordinaire opportunité. Le suivi des premiers individus, leur cheminement depuis la chaîne apennine, leur installation dans un paysage où l’espèce n’était plus présente depuis au moins un demi-siècle, auraient représenté autant de programmes d’écologie passionnants à organiser et à suivre. Comment répondent les espèces proies, les ongulés, indigènes comme introduits (le mouflon par exemple), comment réagit la végétation alpine en conséquence ? Quelles sont les voies de circulation des loups, quels sont les sites de reproduction, comment la population lupine se reconstruit-elle dans les Alpes après ce long silence, cette longue absence ? Malheureusement, trente ans plus tard, le bilan est peu satisfaisant, l’essentiel des moyens ayant été orienté vers la protection des troupeaux domestiques, elle-même rapidement devenue destruction de loups, espèce pourtant protégée en France et sur tout le territoire de l’Union européenne. La lettre ouverte ci-après développe et argumente autour de ce constat bien triste.

L’intrusion systématique du politique (au sens partisan et non pas dans l’intérêt général) dans des questions soit agricoles soit écologiques ne fait qu’apporter de la confusion au dossier, en retirant toute légitimité aux personnes compétentes mais sans offrir de vraies solutions. Le plus paradoxal se trouve dans la manière dont nos voisins européens réagissent face à l’espèce quand elle est présente et face à son retour quand elle revient. Leurs bilans sont bien plus satisfaisants. À l’échelle du vieux continent, le loup illustre la dichotomie entre l’effondrement d’une partie de la biodiversité (notamment insectes) et de certains milieux naturels (les zones humides par exemple), et le mieux constaté chez les ongulés (sangliers, chevreuils et cerfs essentiellement), ce qui explique en partie le retour du loup.

Cette échelle européenne serait d’ailleurs la bonne pour entre- prendre des études ambitieuses autour d’une telle espèce. Le projet de suivi organisé du loup dans l’arc alpin envisagé dans le courant des années 1990 n’a pas vraiment abouti. Il existe pourtant plusieurs niveaux d’études spatiales du loup et la situation européenne l’illustre clairement. L’arrivée de l’espèce dans les Alpes françaises à la fin du XXe siècle correspond à un schéma d’expansion de proche en proche assez classique au travers d’espaces favorables, offrant gîte et couvert. Dans le même temps, les noyaux de populations européens, parfois assez dynamiques, envoient des loups parfois très loin de leurs points de départ respectifs. Des animaux identifiés ont parfois parcouru des distances de plus de 1 000 km. La France étant au carrefour occidental du continent européen, des individus issus de plusieurs lignées géographiques et génétiques devraient tôt au tard s’y retrouver. Le premier loup originaire de Pologne, né en Allemagne et suivi lors de sa traversée des Pays-Bas puis de la Belgique, puis arrivé en France, a été légalement abattu en 2021. [2] Début 2022, c’est la présence d’un loup d’Europe orientale (Lettonie ou Ukraine) qui est signalée dans le département de l’Aude. Dans ce cas, il faut y voir la conséquence de l’évasion de loups captifs présents dans un enclos de la région.

Ces capacités de déplacements expliquent qu’aujourd’hui il soit tout à fait possible et naturel d’observer un loup dans n’importe quel département métropolitain continental. Cela ne signifie pas que l’animal s’y fixera, ni même que l’on l’y reverra. Néanmoins, cette possibilité de large circulation de l’espèce devrait réjouir de nombreux naturalistes mais aussi de nombreux citoyens. Il serait temps que le loup soit enfin vu, compris et reconnu pour ce qu’il est, un carnivore social de notre faune dont la présence ne peut qu’enrichir nos écosystèmes mais aussi notre vision du monde.

Texte : François Moutou

Canis lupus fait son retour à pas de loup en Camargue. / Photo : Jean-François Noblet

Tribune

Lettre ouverte au ministre de l’Agriculture et à la préfète des Hautes-Alpes sur la gestion française du loup

Vous avez récemment approuvé la demande des chasseurs et éleveurs qui proposent de recompter les loups estimant que les dénombrements officiels de l’Office français de la biodiversité (OFB) sous-estiment leur population. Or, dans le Plan- loup actuel, ce chiffre détermine le nombre à abattre par l’État, 20 % étant éliminés chaque année, soit plus de 100 individus sur 650 d’une espèce protégée en Europe par les Conventions de Bonn et Berne dont la France est signataire…

Le personnel de l’OFB est pourtant réputé dans les milieux scientifiques pour son sérieux, n’en déplaise à leur supérieur Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, qui a estimé le 21 octobre au Congrès des élus de montagne devant les syndicats d’éleveurs, tous d’accord pour une fois, que le loup est un problème de dénombrement… Le remède est radical : il suffit de corriger le compteur pour abattre plus de loups et acheter la paix sociale !

Nous comprenons les doléances des éleveurs mais notons aussi qu’ils sont indemnisés largement de leurs pertes par l’aide publique. Outre le remboursement des brebis tuées au double de leur valeur, l’État finance le matériel, le personnel (2 500 €/ mois d’aide par berger) et les chiens de protection (300 € à l’achat, plus 652 €/an pour l’entretien). Les sondages montrent que 80 % de la population française souhaite la cohabitation avec le loup et c’est avec plaisir que cette écrasante majorité de citoyens dédommage ces attaques traumatisantes. Mais elle aimerait que ces indemnités ne soient attribuées que si le troupeau est bien gardé, ainsi que cela est contrôlé à l’étranger (alors qu’en France, la majorité des attaques sont étonnamment concentrées sur un quart des élevages). Or, d’après la Cour des comptes, seules 15 % des attaques dédommagées sont attribuées avec certitude au loup ! Avant le retour du loup en 1992, l’élevage ovin n’était déjà pas compétitif économiquement par rapport aux autres pays et les dizaines de milliers d’attaques annuelles de chiens errants sur les moutons étaient comptabilisées alors que curieusement, ces attaques de chiens errants semblent avoir instantanément disparu depuis que celles du loup sont indemnisées…

Rappelons qu’aucune attaque sur l’humain n’a été rapportée, que le loup est devenu à peu près impossible à observer tant il est méfiant et qu’il est donc autrement plus difficile à compter que les moutons. Le prédateur est présent aujourd’hui à toutes nos frontières et en augmentation partout, n’étant pas persécuté comme chez nous. Les pays à tradition pastorale comme l’Italie ou l’Espagne en ont interdit l’abattage alors qu’ils en comptent deux et quatre fois plus que nous. Leurs éleveurs estiment que c’est une gêne qui leur fait perdre du temps et de l’argent mais relativement facile à contrôler depuis toujours par le triptyque bergers – clôtures la nuit – chiens de protection. Les loups en meute sont inféodés à un territoire (de 200 – 300 km2 dans les Alpes) alors que les solitaires se déplacent sur des centaines de km traversant notre pays en quelques jours pour chercher un domaine de chasse et un conjoint afin de fonder une nouvelle meute. Or les scientifiques nord-américains ont démontré, en équipant d’émetteurs les rescapés des meutes décimées par les chasseurs, qu’elles éclatent lorsque le couple dominant est abattu… Les biologistes savent depuis un demi-siècle que ce couple est seul à se reproduire dans la bande, les autres participant seulement à la chasse et à l’élevage collectif des jeunes. Cette castration psychophysiologique des dominés cesse quand ils deviennent des solitaires erratiques, comme en ce moment en France… Les adultes expérimentés ayant été abattus, les survivants sont incapables de chasser les animaux sauvages difficiles à capturer et ils se rabattent sur des proies plus faciles, les animaux domestiques… Bref, en abattant les dominants avec des carabines à longue portée équipées de lunettes de visée nocturne, on essaime les meutes et on pousse les survivants sur les moutons s’il faut en croire les seules données scientifiques connues ! Une étude comparant les différentes méthodes de protection des troupeaux contre les grands prédateurs vient de paraître dans Global ecology and conservation : elle conclut que la méthode létale est inefficace alors que la clôture électrique évite plus de 75 % des attaques !

La gestion française du loup est un échec. De 2010 à 2020, le plafond d’abattage est passé de 10 à 20 % alors que les attaques ont fortement augmenté… Notre pays de paradoxes est à la fois celui qui dépense le plus pour protéger les moutons et celui qui compte le plus d’attaques : 25 moutons par loup et par an, 60 000 € dépensés par loup abattu… Chaque année, le ministère de la Transition écologique organise une consultation publique par internet pour fixer le prochain plafond d’abattage : 80 à 90 % des réponses demandent réduction de ce plafond et, chaque année, il augmente… Veut-on décourager les Français de la démocratie ? Quand la gestion du loup consistera-t-elle en France non à en tuer le plus possible, mais à réduire leurs attaques sur les moutons ?

Texte : Pierre Jouventin, François Ramade

Cette lettre ouverte rédigée en novembre 2021 a été relayée par plusieurs médias notamment Marianne et notre-planete.info.

En paraphrasant Thomas Hobbes : l’homme est un loup pour le loup. / Photo : Régis Cavignaux

À lire

Le loup, ce mal-aimé qui nous ressemble

Le loup, ce mal-aimé qui nous ressemble.

Ce livre de Pierre Jouventin est un ouvrage magistral sur l’éthologie du loup, dans lequel il propose une synthèse exhaustive des connaissances actuelles sur ce prédateur et procède à une analyse rigoureuse de ses rapports avec les humains depuis des temps immémoriaux ainsi que sur les défis actuels que soulève sa préservation, en particulier dans notre pays. L’auteur est un scientifique de renommée mondiale pour ses travaux d’éthologie, menés sur une vingtaine d’espèces de mammifères.

Pierre Jouventin développe une conception originale sur la parenté éthologique entre le loup et l’espèce humaine : en dépit de son étroite proximité génétique avec les autres grands singes, l’humain est beaucoup plus proche au plan écologique et psychologique du loup que des chimpanzés. En effet, à l’image du loup, pendant les 99 % de l’existence du genre Homo, ce dernier a été le plus grand prédateur peuplant la biosphère. Pendant tout le paléolithique, les populations humaines étaient constituées de petits clans qui chassaient en meute le gros gibier. Les humains se sont adaptés à une vie extrêmement sociale, en des familles soudées où l’entraide et l’altruisme sont des traits constants. Mais à l’opposé du loup qui préserve son environnement, l’espèce humaine a exploité la nature de façon anarchique et destructrice, ce qui fait dire à l’auteur « et si l’homme était un loup raté ? ».

La complaisance dont bénéficient les ennemis du loup constitue un des plus grands scandales français : elle se traduit en permanence par l’inapplication de plusieurs traités internationaux, pourtant ratifiés par l’État, qui protègent les espèces menacées et au-delà la biodiversité au sens large. La tragi-comédie du loup en France est à cet égard plus qu’emblématique depuis le début des années 1990, quand quelques individus en provenance d’Italie s’installèrent dans le Parc national du Mercantour. L’auteur fait une analyse détaillée des nombreux financements versés par l’État au bénéfice des prétendues « victimes » du loup, essentiellement des éleveurs possédant d’importants troupeaux et très exercés dans les procédures déclaratives permettant d’obtenir des dédommagements et des subventions, nationaux ou européens. Ainsi 20 % des éleveurs sont à l’origine de la quasi-totalité des dépenses publiques liées aux « dommages » causés par cette espèce. Les financements de l’État consacrés au loup atteignent une centaine de millions d’euros par an en incluant les salaires, ce qui fait tout de même beaucoup pour une population lupine d’environ 500 individus : chacun des plus de 100 loups abattus chaque année revenant à 60 000 € ! On est alors en droit de s’interroger sur l’appétit de tyrannosaure dont ferait preuve ce prédateur dans notre pays quand on sait que l’Espagne « gère » sans problème une population lupine d’environ 3 000 individus et l’Italie plus de 2 000 sans dépenses significatives, et qu’en Allemagne, les dommages du loup ne sont indemnisés que si les moutons sont bien gardés !

L’auteur s’interroge à juste titre sur le déclin de la démocratie française, quand les politiques au pouvoir font table rase des sondages montrant que 85 % des Français sont favorables à la stricte protection du loup, préférant soutenir pour des raisons électoralistes – et injustifiées – les doléances d’une infime partie des citoyens, éleveurs et/ou chasseurs… Il en est hélas de même, dans la plupart des cas, des enquêtes publiques de commodo- incommodo où les décisions prises vont quasi-systématiquement à l’encontre de la majorité des desiderata de la population concernée… et en faveur de quelques promoteurs qui tireront souvent un considérable profit privé des aménagements en question (cf. n° 327, p. 41 à 45).

En conclusion, cet ouvrage, dans lequel Pierre Jouventin fait aussi preuve d’un grand talent pédagogique, est remarquable à la fois par la densité des informations sur lesquelles se base son argumentation, par la pertinence des données scientifiques qu’il apporte pour la compréhension de l’éthologie du loup, par la lucidité de son analyse des problèmes sociologiques et politiques que soulève sa protection. Il l’est aussi par la profondeur de ses considérations philosophiques sur les responsabilités de notre espèce dans la crise écologique globale, le loup servant ici d’étude de cas pour introduire une réflexion sur cette problématique, capitale pour le devenir des humains.

Je ne saurais donc jamais assez recommander la lecture de ce remarquable ouvrage à quiconque se préoccupe de protection de la nature, et est conscient de l’impérative urgence de protéger nos grands prédateurs et bien au-delà la biodiversité dans son ensemble.

Texte : François Ramade


Références

  1. Poitevin F., et al. 2010. Mammifères de Camargue. Regard du Vivant & PNR de Camargue, 232 p.
  2. Andrieux S. 2021. La France : la voie sans issue. La Gazette des grands prédateurs, n° 79, p. 5-7.

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