Qu’est-ce qu’une antilope ? Une même appellation pour une diversité d’espèces

Antilope généruk, ou gazelle-girafe, mâle. Cette espèce peut ne jamais boire. L’eau présente dans sa nourriture suffit. Samburu, Kenya. Photo : François Moutou

En zoologie, certains termes bien connus ne semblent pas si simples à définir pour autant. En fait il s’agit régulièrement de mots communs et volontiers utilisés en dehors de tout cadre biologique, l’un expliquant sans doute l’autre. C’est le cas pour « antilope ». Voici donc quelques éléments pour se faire une idée du champ couvert par ce terme et donc des espèces de mammifères ruminants possiblement concernées. Texte et photos : François Moutou Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° 335, novembre-décembre 2022 Sur un plan strictement zoologique, « antilope » est un nom de genre, Antilope, correspondant à une espèce asiatique de la famille des bovidés et de l’ordre des artiodactyles. Il s’agit de l’antilope cervicapre (Antilope cervicapra). On peut remarquer ici la combinaison de cerf (cervus) et de chèvre (capra) dans le nom d’espèce. Par ailleurs, le terme est utilisé pour désigner d’une part la seconde sous-famille des bovidés, celle des antilopinés, et d’autre part l’une des neuf tribus (niveau hiérarchique juste inférieur) rassemblées dans cette sous-famille (cf. p. 29). Les Antilopini regroupent ainsi 13 genres et 64 espèces actuelles. Faudrait-il limiter l’usage du terme « antilope » au seul genre Antilope, aux seules espèces de la tribu des Antilopini, ou à toutes celles de la sous-famille des antilopinés, voire aller encore au-delà ? Mais alors selon quels critères ? Un point de départ classique consiste à regarder du côté de l’étymologie. Un animal fabuleux à l’origine Comme le terme « antilope » semble provenir du grec tardif anthalops, postérieur au IVe siècle, et fait référence à un animal imaginaire, il parait difficile de le rattacher à une espèce réelle particulière. La version latine est anthalopus, mais elle reste associée à un mythe ou à une légende et son usage semble limité. Il faut attendre le XVIIe siècle pour voir le mot réapparaître avec son sens moderne. Il désigne alors certains petits bovidés sauvages africains et asiatiques. Un peu plus tard, il semblerait que Cuvier (1769-1832) ait imaginé une étymologie grecque un peu personnelle pour « antilope », reposant sur l’association de anthos (fleur) avec ops (vue), car les beaux yeux des gazelles avaient dû l’impressionner. Rien ne confirme cette hypothèse même si elle est rapidement discutée par Desfayes. La grande famille des bovidés Les dernières synthèses sur les mammifères proposent environ 300 espèces de bovidés. En retirant celles récemment disparues ainsi que les formes domestiques, il y aurait actuellement un total de 279 espèces de bovidés sauvages contemporains. On reconnait aujourd’hui deux sous-familles, les bovinés et les antilopinés. La première compte 3 tribus : les Bovini (14 espèces), les Boselaphini (nilgaut et tétracère) et les Tragelaphini (24 espèces). La sous- famille des antilopinés compte 9 tribus : les Neotragini (5 espèces), les Aepycerotini (2 espèces), les Antilopini (64 espèces réparties entre les genres Raphicerus, Antidorcas, Ammodorcas, Litocranius, Saiga, Antilope, Nanger, Gazella, Eudorcas, Dorcatragus, Madoqua, Ourebia, Procapra), les Reduncini (22 espèces), les Hippotragini (10 espèces), les Alcelaphini (23 espèces), les Caprini (61 espèces), les Cephalophini (41 espèces) et les Oreotragini (11 espèces). Entre-temps, au XVIIIe siècle, Buffon (1707-1788), dans le long texte de son entrée « Les gazelles », et dans les textes des entrées suivantes, utilise régulièrement le terme « antilope ». Néanmoins, il associe plus spécifiquement le mot à une des espèces de « gazelles » qu’il décrit en précisant : « La dixième gazelle est un animal très commun en Barbarie et en Mauritanie, que les Anglais ont appelé antilope, et auquel nous conserverons ce nom. » Le terme s’écrit en fait antelope aujourd’hui en anglais. Un peu plus loin, il suggère que les antilopes « sont plus fortes et plus farouches que les autres gazelles » qu’il distingue aussi par la courbure des cornes et l’absence de bande noire sur le bas de leurs flancs. Enfin, il existe une entrée « De la gazelle antilope (l’antilope des Indes, ou l’antilope) » qui correspond à l’antilope cervicapre indienne déjà citée. À la lecture des différentes entrées correspondant à ces espèces, il apparait que pour Buffon, dès 1764, le terme « antilope » est assez connu pour qu’il ne semble pas poser de problème de compréhension. De nombreuses entrées de la partie « Mammifères » de ses Œuvres complètes combinent deux appellations dans leur titre : « De la gazelle tzeiran (l’antilope bleue) » ou « Le bosbok (l’antilope bosbok) », la parenthèse venant renforcer ou compléter la première partie du titre en introduisant régulièrement « antilope ». On peut aussi remarquer que dès Buffon, les appellations anglaises et sud-africaines sont déjà connues et partagées. Dans les deux cas le mot buck, en anglais, et bok, en sud-africain (langue des Boers), pouvant se référer chacun à la chèvre, et au bouc bien sûr, sont utilisés comme suffixes pour désigner de nombreuses espèces et se retrouvent toujours aujourd’hui. En Afrique du Sud, bok désigne un animal mâle mais aussi une antilope sans précision. Curieusement, selon les espèces, les noms anglais actuels peuvent se terminer par l’une ou l’autre écriture comme dans Cape springbok pour Antidorcas marsupialis (springbok du Cap en français) d’un côté et dans defassa waterbuck pour Kobus defassa (cobe defassa en français) de l’autre. Or, le terme français « bouc » se disait kapros en grec ancien puis tragos à l’époque classique. Ce dernier mot aurait donné tragulos « relatif au bouc » qui aurait eu plusieurs « descendants ». D’un côté cela aurait conduit à « tragique », en lien avec tragodia, tragédie, car le sacrifice d’un bouc était peut-être associé aux premières représentations théâtrales. De l’autre, dans les langues romanes kapros est devenu capra, chèvre et caprin, beaucoup utilisé en combinaison dans le nom scientifique de diverses espèces de bovidés, tout comme tragus qui apparait aussi dans plusieurs noms de genres comme Tragelaphus ou Neotragus par exemple. Le cas de l’antilope américaine Pour ne pas simplifier les choses, il faut signaler l’existence de l’antilope américaine ou pronghorn (Antilocapra americana) qui n’appartient pas à la famille des bovidés. En toute […]

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