L’ours brun européen dans l’espace et dans le temps

Ours brun, en Croatie. Photo : Olivier Guder

Puissants, adaptés à de nombreux milieux, et dotés d’une allure qui nous est étrangement proche, les ours sont des animaux qui ne laissent pas indifférent les humains. Mais comment vivre ensemble ?

Texte : François Moutou, docteur vétérinaire, vice-président de la SNPN

Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° spécial 2018

Comme le lérot (Eliomys quercinus) et la musaraigne aquatique ou crossope (Neomys fodiens), l’ours brun (Ursus arctos) fait partie des mammifères naturellement présents en Europe occidentale depuis le courant de l’ère quaternaire. Comme l’aurochs (Bos primigenius) et le bison d’Europe (Bison bonasus), l’ours brun fait aussi partie des grands mammifères qui ont considérablement régressé après l’installation de l’espèce humaine dans cet espace, et surtout après l’arrivée des premiers agriculteurs et des premiers éleveurs. Ces derniers se sont approprié la majeure partie de l’espace après l’avoir assez considérablement modifié au fil du temps, en particulier à la suite d’importants déboisements. Sachant cela, on peut affirmer que c’est une grande chance de ne pas avoir totalement perdu l’ours brun de notre pays au cours des derniers siècles ; contrairement à l’aurochs dont l’espèce s’est éteinte définitivement au XVIIe siècle avec le dernier individu mort en Pologne. Le bison d’Europe quant à lui est passé tout près de l’extinction. Aujourd’hui les effectifs se reconstituent peu à peu, en particulier en Europe orientale. On pourrait d’ailleurs imaginer des projets de retour plus à l’Ouest, là où les paysages le permettraient. L’élan (Alces alces), classiquement associé à la péninsule scandinave, semble avoir un spectre écologique bien plus large. Sa présence en Pologne et même depuis peu en Allemagne laisse imaginer des capacités d’adaptation et de déplacement très intéressantes du point de vue de la reconquête de la biodiversité. La SNPN ne peut que se féliciter de voir quelques grandes espèces donner des signes de renouveau dans un contexte global nettement plus contraint.

Déclin et renaissance

Le cas de l’ours brun en France reproduit un certain nombre de ces schémas avec une forte régression lors des siècles passés et  quelques timides retours encouragés par des réintroductions volontaires depuis la fin du XXe siècle. Le pays étant largement couvert de forêts jusqu’au Moyen-Âge, les ours y étaient communs. Les défrichements d’alors ont fait reculer toute la grande faune et le nombre d’ours a commencé à diminuer fortement. Ils ont d’abord disparu en plaine, espace manifestement cultivé en premier. En France, comme dans d’autres pays, les derniers ont survécu un peu plus longtemps dans les zones de montagne. Ils s’éteignent au milieu du XVIIIe siècle dans les Vosges, vers 1850 dans le Jura et peu avant 1940 dans les Alpes. Le détail de leur histoire pyrénéenne est présenté dans un article dédié (cf. CLN n° spécial 2018, p. 13-23). De manière anecdotique, on peut signaler que des ours bruns ont vécu en Corse du XVe au XVIIe siècle, probablement introduits comme animaux dressés qui ont donc pris le maquis. Ils s’y seraient maintenus environ deux siècles avant d’être éliminés. [1] Cela signe néanmoins de bonnes capacités d’adaptation.

Sans les réintroductions de 1996 et de 2006 (cf. CLN n° spécial 2018, p. 36-40), il n’y aurait plus d’ours aujourd’hui dans les Pyrénées et donc en France. Sur la période contemporaine, la disparition de ces animaux s’explique essentiellement par des tirs lors de chasse aux sangliers. L’argument, quand le tireur a été identifié et questionné, a toujours été d’évoquer une possible menace. Au vu des chiffres respectifs, d’un côté celui des chasseurs fréquentant les Pyrénées avec un fusil, de l’autre celui des randonneurs circulant dans la chaîne avec un sac à dos, il semblerait donc plus dangereux de marcher avec un fusil qu’avec un sac à dos. La probabilité de se sentir menacé dans le premier cas est supérieure à celle de croiser un ours quand on se promène sans fusil. Ce n’est pas simple à expliquer d’un point de vue statistique. On ne peut que regretter la facilité avec laquelle les derniers ours pyrénéens ont été éliminés par quelques chasseurs locaux, quels que soient les prétextes. Il faut évidemment espérer que les mentalités évoluent vers une cohabitation apaisée et bien comprise.

 

Ours brun dans les monts Cantabriques, Espagne.
Photo : Olivier Guder

Données biologiques

Aujourd’hui la SNPN se réjouit du dynamisme de la petite population ursine pyrénéenne dont l’effectif approche 50 individus à l’été 2018 (voir les données du Réseau ours brun qui alimente le bulletin en ligne L’Écho des tanières ), ce qui n’était pas arrivé depuis plus d’un demi-siècle. Pourtant, son devenir n’est pas encore assuré sur le long terme. Il y a d’abord des facteurs biologiques. Dans un effectif de taille réduite, divers aléas naturels peuvent impacter la dynamique démographique de l’espèce. On peut citer quelques exemples comme un déséquilibre du nombre de mâles par rapport au nombre de femelles à la naissance, la disparition concomitante de quelques individus reproducteurs clefs, une suite de mauvaises conditions météorologiques conduisant à de mauvaises productions végétales à l’automne ou à des hivers et à des printemps particulièrement longs et rigoureux avec une très mauvaise survie des jeunes de l’année et de l’année précédente. Un autre point probablement encore assez théorique aujourd’hui mais important est celui correspondant au risque de consanguinité. Dans n’importe quelle population animale la reproduction sexuelle permet un brassage des gènes, sachant que chez certains individus de chaque génération on peut voir apparaître quelques mutations. Ces dernières peuvent être neutres, sans aucune incidence sur la survie des individus ni sur leurs capacités d’adaptation, d’évolution ou de reproduction, ou inversement, soit les favoriser, soit les défavoriser. Dans une grande population les mutations plutôt négatives seront éliminées par le jeu de la sélection et de la concurrence entre individus. Les mutations plutôt positives pourront se répandre de manière symétrique. Inversement, dans une petite population, l’absence de grande diversité génétique liée au petit nombre d’individus peut conduire certaines « mauvaises » mutations à se maintenir, voire à se développer. Cela peut aboutir à la naissance d’individus peu avantagés et moins capables de faire face aux aléas naturels de leur environnement, déjà évoqués. C’est pour réduire cette probabilité au maximum que le rapport de 2013 du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris préconise pour les années à venir de nouveaux lâchers d’ours exogènes afin d’augmenter la diversité génétique dans les Pyrénées et de prévenir ces risques de dérives liés à une trop grande consanguinité. [2] Le rapport propose un scénario conduisant à la réintroduction de 3 mâles et de 10 femelles dans le noyau occidental (Béarn) et d’un mâle et de 3 femelles dans le noyau central (cf. CLN n° spécial 2018, p. 18-23). Ajoutons que l’expertise scientifique produite par le Muséum précise que la population ursine pyrénéenne peut encore largement croître, car les capacités d’accueil du milieu le permettent tout à fait. En effet, on peut considérer que l’espace disponible serait proche de 6 000 km², pratiquement d’un seul tenant et d’excellente qualité, voire de 12 000 km² si l’on y ajoute des zones périphériques, plus morcelées et avec parfois des zones d’une qualité biologique un peu moindre. Ceci aboutirait à une population comprise entre 200 et 250 individus, parfaitement compatible avec les activités humaines locales, prises en compte dans l’expertise. La SNPN appuie ces conclusions et soutient les projets de relâchers à venir, aux côtés de ses partenaires associatifs locaux et nationaux.

Éléments de cohabitation

À côté des facteurs biologiques, il faut également compter avec les facteurs humains, qui sont d’un autre domaine. Plusieurs enquêtes d’opinion réalisées dans les départements pyrénéens ou en France entière ont toutes donné des résultats extrêmement favorables au maintien de l’espèce, avec plus de 70 % de réponses positives dans les Pyrénées et plus de 80 % dans le pays tout entier. La dernière en date a été rendue publique le 1er mars 2018. Néanmoins il existe une petite minorité de personnes assez agressives, voire violentes, parmi celles qui disent refuser l’ours. Ce point de vue, bien que tout à fait légitime, pose cependant question quant à la méthode utilisée pour le faire entendre. Les arguments avancés méritent toutefois d’être examinés. On peut considérer que la présence de l’ours dans des vallées d’où il avait été éliminé pose des questions d’organisation aux habitants, en particulier aux éleveurs d’ovins (CLN n° spécial 2018, cf. p. 28-31 et 32-35). Comme c’est cette dernière profession qui paraît le plus concernée, on s’y limitera ici. Dans les Pyrénées, et en France, les éleveurs d’ovins doivent affronter plusieurs difficultés qui vont des intempéries aux maladies en passant par l’évolution des aides et des soutiens (voir Focus) et par les importations de viande ovine (environ 60 % de la consommation nationale). On peut aussi faire remarquer que les filières professionnelles actuelles sont assez hétérogènes, au sein même des deux grandes branches, brebis laitières pour la production de fromages et brebis allaitantes pour la production d’agneaux de consommation. D’un point de vue zootechnique, les indicateurs disponibles suggèrent que les marges de progrès dans plusieurs d’entre elles sont réelles.

Focus : Politique agricole commune et ours

L’Association française interprofessionnelle des écologues (AFIE) organisait le 19 juin 2018 un café-débat autour de la nouvelle PAC prévue pour 2020. Pour animer ce débat avec Thierry Mougey, vice-président de l’AFIE, Aurélie Catallo, coordinatrice de la plateforme  Pour une autre PAC, était venue présenter plus spécifiquement le volet « Quelle place pour l’environnement dans la réforme de la PAC ? ». Cette plateforme rassemble 31 organisations membres, regroupées en quatre collèges : des organisations paysannes, des organisations de protection de l’environnement et du bien-être animal, des organisations de solidarité internationale et des organisations de citoyens et de consommateurs. Le bilan des premiers documents disponibles et des discussions déjà engagées semble très ambigu, tant les mesures pour l’environnement et le climat, les MAEC (mesures agro-environnementales et climatiques), paraissent toujours mal perçues par le monde agricole. Dans les projets en cours, au-delà d’un habillage assez « vert », les États membres verraient la subsidiarité, c’est-à-dire leur marge de manœuvre, bien élargie, avec une absence de réels garde-fous et donc de probables régressions dans le domaine de l’environnement comme dans celui de la protection des consommateurs. Il paraît dès lors assez plausible de voir s’instaurer une véritable course au moins-disant, tant l’absence de contrainte risque d’être flagrante. La possibilité d’un bonus environnemental, au vu des faibles niveaux d’objectifs envisagés, n’apporterait rien de positif. La rémunération des agriculteurs pour services rendus, au lieu des versements de primes directes actuellement en place, est à nouveau évoquée. L’abandon des aides « aveugles » serait apprécié par la plateforme Pour une autre PAC. Dans le cas de l’ours et des Pyrénées, il serait alors intéressant d’identifier et de chiffrer les services rendus, mais il n’est pas certain que cette orientation contribue à accroître les aides actuelles locales. En effet, la présence de difficultés, comme le handicap naturel ou les grands prédateurs, renforcent ces aides. Le contexte économique étant déjà très fragile, les réduire ou les allouer à d’autres secteurs, comme celui en vogue de l’« agriculture de précision » ne devrait pas aller dans le bon sens pour les éleveurs. La plateforme souhaite voir associer les différents acteurs des volets « alimentation » et « agriculture ». Cela semblerait assez logique mais ce n’est pas encore le cas. Les consommateurs, qui regroupent toutes les catégories de citoyens de l’Union européenne, auront un rôle essentiel pour éviter que la nouvelle PAC ne soit mortifère pour tous.

 

Comment alors considérer l’ours ? Comme une contrainte supplémentaire ou comme le moyen de parler des autres difficultés, peu connues et bien peu souvent évoquées ? Qui s’est préoccupé en fin d’année 2017 des discussions sur de futurs accords de libre-échange à venir entre l’Union européenne d’un côté, l’Australie et la Nouvelle-Zélande de l’autre ? Or ces accords englobent également la possibilité d‘importation de viandes de ruminants, donc de moutons, avec des volumes associés assez conséquents. Il est peu probable que les diatribes anti-ours améliorent le contexte économique ; au risque de fragiliser encore plus certaines de ces filières. Toujours pour relativiser les risques, sans les nier, on peut rapporter ici un accident sanitaire survenu en vallée d’Ossau en 1993. [3] Un éleveur achète une brebis en hiver quand les animaux sont à l’étable dans la vallée. Peut-être pour éviter le coût d’un contrôle sanitaire d’achat, l’animal est mis directement dans le troupeau, sans quarantaine. Peu après, de premiers troubles arrivent qui conduisent apparemment l’éleveur à utiliser des antibiotiques sans prescription. Le troupeau monte néanmoins en alpage au printemps où il en retrouve 26 autres. La maladie se répand, est alors identifiée, il s’agit de l’agalactie contagieuse, et cela aboutit à l’abattage de 26 des 27 troupeaux, soit 4 500 brebis. En 2018, soit 25 ans plus tard, le total cumulé depuis 1993 des dégâts sur ovins attribuables aux ours dans toute la chaîne pyrénéenne n’a pas encore atteint ce chiffre. Et il s’agit d’un seul incident. Sur une durée de 25 ans, quelques autres de moindre importance se sont produits, et le bilan des pertes de brebis associé à leurs causes relativise considérablement le risque représenté par les prédateurs sauvages. L’écho donné aux uns et aux autres est d’ailleurs assez différent. Les dégâts attribués aux prédateurs sont surmédiatisés comparés à leur importance réelle et à tous les autres incidents zootechniques.

 

Près de Somiedo, Asturies (monts Cantabriques). Le panneau indiquant de faire attention aux ours a été recouvert d’un slogan hostile aux ours (« osos no », c’est à dire « non aux ours »), puis nettoyé. Août 2014.
Photo : François Moutou

 

 

Vivre ensemble

 

Pour la SNPN, la loi de 2016 sur la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages donne une orientation assez claire à l’échelle du pays. Il s’agit également d’un outil voté dans une démocratie qui se doit de respecter ses citoyens et ses propres décisions. D’un côté, on ne peut rien reconquérir si certaines espèces sont éliminées. De l’autre, on ne peut plus parler d’État de droit si quelques-uns bafouent ouvertement la majorité. La situation de l’élevage ovin en France et donc dans les Pyrénées doit être améliorée ; mais cacher toutes les difficultés derrière les prédateurs ne résoudra rien. Inversement, travailler ensemble à la recherche de solutions pourrait bien mettre en évidence tout le potentiel et la chance que constituent une biodiversité comprise et partagée.


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Références

  1. Jean-Denis Vigne. 1988. Les mammifères post-glaciaires de Corse, étude archéozoologique. 26e supplément à Gallia Préhistoire. Éditions du CNRS. 337 pages.
  2. Yvon Le Maho et al. 2013. L’ours brun dans les Pyrénées. Expertise collective scientifique. MNHN. 27 pages.
  3. Anne Van de Wiele. 1994. Gestion d’un épisode d’agalactie contagieuse en vallée d’Ossau. Epidémiologie et Santé animale, nº 26 p. 17-28.

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