Les savanes de Guyane : Une décennie d’actions face aux défis contemporains

La savane Grand macoua, sur la commune d'Iracoubo. Photo : Anna Stier

Les savanes guyanaises sont des paysages rares, à importante valeur écologique et culturelle, mais elles sont également fortement menacées. Elles font partie des mosaïques d’habitats littoraux qui ont été modelés ou maintenus par les activités et usages humains, de la période pré-colombienne à aujourd’hui. Malgré un intérêt croissant pour l’étude et la conservation de ces espaces, leur avenir reste incertain en raison des changements dans les régimes de feux et les pratiques agricoles, mais également du développement urbain et de l’arrivée inexorable d’espèces exotiques envahissantes. Réussir à conserver ces paysages devient alors un défi, car il s’agit de mettre en œuvre, de manière urgente, des actions de gestion adaptées à leur complexité historique, écologique et culturelle. Depuis de nombreuses années, le Groupe d’étude et de protection des oiseaux en Guyane (Gepog) œuvre pour leur protection. Texte : Anna Stier, chargée de programme pour le Groupe d’étude et de protection des oiseaux en Guyane, Anne Hervouët, cheffe de l’unité stratégie et intégration de la biodiversité, Direction générale des territoires et de la mer Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° 321, mars-avril 2020 Le littoral de la Guyane française est bordé par une longue et étroite zone de savanes qui couvre la plaine basse (moins de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer) entre les marais côtiers et la forêt intérieure, sur quelques centaines de mètres à environ 15 km de large, entrecoupée par les mangroves bordant les estuaires. Ces savanes occupent ainsi environ 75 000 ha, soit 0,3 % du territoire guyanais. Ces milieux naturels sont longtemps restés méconnus. Les balbutiements d’intérêt scientifique pour ces savanes guyanaises débutent en 1968. Alors que le Centre spatial inaugure son premier lancement avec la fusée « Véronique » qui quitte en grande pompe le sol de Kourou, Jean Hoock, chercheur à l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (Orstom, aujourd’hui devenu l’Institut de recherche pour le développement, IRD), soutient sa thèse de doctorat portant sur Les savanes de la région de Kourou (Guyane française) à la Faculté des sciences de Montpellier. Alors que les botanistes et collecteurs s’intéressent aux profondes forêts tropicales de Guyane depuis le XIXe siècle, aucune étude poussée n’avait encore été consacrée aux savanes, beaucoup moins attrayantes pour l’imaginaire commun. Ce premier regard descriptif posé sur les paysages de savanes du territoire fut orienté par trois facteurs. Tout d’abord, le fait que la majorité de la population soit concentrée autour des savanes. Ensuite, l’évaluation de la possibilité d’identifier facilement, grâce à des plantes indicatrices, les zones de sol compact utilisables pour les bases de lancement de fusées. Enfin, le Muséum national d’histoire naturelle de Paris souhaitait constituer une flore générale du département. L’intérêt pour les savanes entre 1970 et 2000 aura ensuite été assez minime, conséquence d’un intérêt plus marqué pour les problématiques d’écologie forestière. Exception faite de l’ouvrage notable sur la flore des savanes côtières paru en 1990 grâce à l’important travail de Georges Cremers, il faudra ensuite attendre 2001, puis 2009, pour que l’IRD, le WWF et le Gepog s’intéressent à ces espaces méconnus et rares… et alertent justement sur leur méconnaissance et leur mésestime, combinée à leur disparition visible le long des axes routiers pour laisser place à de nouveaux espaces urbains et agricoles. La synthèse des rares connaissances existantes à l’époque inter- pelle alors ces structures, car elle indique une possible grande richesse naturaliste des savanes, qui semblent pourtant plutôt « pauvres » de premier abord, face à la luxuriance de la forêt tropicale sud-américaine voisine. Première série d’études Les premières lueurs du jour pointent leur nez derrière le rideau d’arbres à l’horizon, et un groupe de paracouas (Ortalis motmot) scande « paracoua, paracoua, paracoua ! » depuis un amas de buissons, alerté par des bruits de pas humains. Des silhouettes en habits longs et bottes, armées de mallettes, jumelles et outils divers avancent difficilement dans les herbes denses, trébuchant entre les mottes de terre dans l’eau stagnante. Nous sommes en 2011, 40 ans après la thèse de Hoock, et le Gepog vient de lancer un projet ambitieux (cf. n° 274, p. 20-26). Accompagnée d’un botaniste et d’un ornithologue, l’équipe du Gepog sillonne les savanes du centre littoral sur plusieurs mois, afin d’en apprendre davantage sur leur fonctionnement écologique. Alors que le groupe arrive au point défini aléatoirement pour les relevés, au moment où le soleil apparaît et illumine la brume accrochée aux herbes hautes, chacun s’affaire à ses tâches : carottage de sol, observation à l’ouïe et à la vue des oiseaux, relevés botaniques dans un rayon de 100 mètres… tout en tentant d’ignorer les armées de moucherons et de moustiques qui viennent juste de repérer les membres de l’équipe. Huit mois plus tard, après la fin du travail de terrain et d’analyse, les données livreront les premières conclusions. En parallèle à l’approche écologique, le Gepog lance une collaboration avec l’université des Antilles et de la Guyane (aujourd’hui deux entités distinctes) pour également aborder la composante humaine, les perceptions et usages de ces mêmes savanes du centre littoral. Pendant que les naturalistes s’affairent dans la boue, une anthropologue sillonne donc les communes, à l’affût des histoires racontées, ou à raconter encore. Le projet vise aussi à apporter des réponses en matière de gestion et de valorisation, en même temps que l’amélioration des connaissances, afin de faire face aux menaces pesant sur ces paysages. C’est ainsi qu’ont été abordées les questions de la gestion de l’Acacia mangium, arbre exotique envahissant originaire d’Australie, de l’influence des régimes de feux sur les compositions floristiques et des outils de valorisation et de communication les plus pertinents à créer autour de ces espaces. En l’espace de trois ans, ont été effectués des tests in situ, des mises à feu, des méta-analyses de données, l’utilisation d’images satellites, des missions d’arrachage et de tronçonnage d’acacias. En parallèle, ont été mis en place des ateliers participatifs, des collaborations avec des communes, des associations, ainsi que de nombreux autres acteurs comme des réalisateurs sonores, des scénographes, des créateurs web, des infographistes, des botanistes, des élagueurs-grimpeurs… À la même époque, alors que le Gepog questionne le présent et le passé récent, une équipe de chercheurs termine en 2010 une série d’études liant archéologie et écologie , sur les vestiges des champs surélevés amérindiens, […]

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