Les récifs coralliens : Un tiers des espèces marines sont-elles menacées ?

L’écosystème corallien abrite de nombreuses espèces interdépendantes : des récifs d’animaux au squelette calcaire aux poissons qui y trouvent abri, en passant par des algues, des mollusques et des crustacés. Ici, un corail Acropora blanchi et un poisson-faucon (Paracirrhites xanthus). Photo : Gilles Siu/Criobe

Dans la zone intertropicale des trois océans, les formations coralliennes couvrent actuellement quelques 600 000 km2. On estime qu’un tiers des espèces marines vivent dans les récifs coralliens. Mais cet écosystème marin serait le premier à souffrir du changement climatique. Qu’en est-il exactement ? Quels sont les risques de disparition d’espèces ? Texte : Bernard Salvat, fondateur du Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (Criobe) à Moorea, Polynésie française, USR 3278 CNRS-EPHE-UPVD/PSL Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° 317, juillet-août 2019 Une extraordinaire richesse en espèces s’épanouit dans l’écosystème corallien où les relations interspécifiques, de la symbiose à des régimes alimentaires stricts, se sont développées depuis des millions d’années. Les coraux avec leurs algues symbiotiques construisent les structures à la base de cet écosystème. Les collectivités françaises ultra- marines présentent sur leurs rivages 60 000 km2 de récifs et lagons, soit un dixième de la superficie mondiale totale de ces milieux. Ces derniers se trouvent surtout dans le Pacifique (40 000 km2 en Nouvelle-Calédonie, 12 800 km2 en Polynésie française et 219 km2 à Wallis-et-Futuna), et sur de moindres surfaces dans l’océan Indien (1 800 km2 entre Mayotte, La Réunion et les îles Éparses) et dans les Antilles (400 km2 en Martinique, Guadeloupe, Saint-Barthélémy et Saint-Martin). Deux provinces biogéographiques se partagent ces écosystèmes. La province indo-pacifique couvrant les trois quarts de la zone intertropicale du globe est bien plus riche en espèces que la province caraïbo-antillo-mésoaméricaine dont elle s’est trouvée séparée il y a 3 à 3,5 millions d’années par la fermeture de l’isthme de Panama. Bien que récent, cet isolement caraïbe a permis l’émergence d’espèces différentes de celles de l’indo-pacifique. Les récifs coralliens ne se développent pas sur les côtes ouest des continents américain (par suite des remontées d’eaux profondes et froides) et africain (en raison de rejets sédimentaires fluviaux très importants et du courant froid de Benguela). Combien d’espèces identifiées ? Caractériser la biodiversité récifale et corallienne serait fastidieux si l’on devait énoncer la richesse en espèces des quelques 31 phylums du règne animal et 7 du règne végétal qui y possèdent des représentants (sans compter les bactéries, chromistes, protozoaires, archées et champignons). La richesse spécifique animale et végétale totale des récifs coralliens a été estimée en 1997 à 93 000 espèces , soit environ 38 % de la totalité des espèces connues présentes dans le monde marin. Il convient toutefois de relativiser ce chiffre à l’échelle du monde vivant de la planète, pour lequel plus de 1,8 million d’espèces ont été décrites, dont 1,4 million d’animaux, le reste étant constitué des virus, bactéries, plantes, champignons… Cette estimation n’a pas été remise en cause depuis sa parution alors que les éléments bibliographiques d’inventaire sont maintenant disponibles, tant la tâche d’additionner toutes les espèces décrites dans diverses publications serait ardue. Dans l’ensemble du monde marin, on estime le nombre d’espèces animales à 240 000 , dominé par quelques groupes qui soit se sont épanouis dans le milieu salé comme les mollusques (50 000 espèces) et les crustacés (45 000), soit y existent très majoritairement comme les cnidaires (12 000 espèces d’hydraires, méduses, actinies, coraux, gorgones…), soit y sont strictement inféodés comme les échinodermes (7 400). Sans oublier les poissons marins, un peu plus nombreux que leurs cousins d’eau douce (17 000 contre 11 000). Les mammifères marins ne comptent quant à eux que quelques 110 espèces. La représentation des divers groupes taxonomiques dans les récifs coralliens est semblable : l’abondance des mollusques et crustacés est d’un ordre de grandeur plus important (dizaines de milliers d’espèces) que celle de tous les autres invertébrés ainsi que des plantes (quelques milliers) et plus encore des vertébrés. Des inventaires relativement précis mais localisés À l’échelle du Pacifique, quelques inventaires régionaux de faune et flore des récifs ont été tentés. Le plus complet est celui de Nouvelle-Calédonie effectué en 2006 qui recense 8 783 espèces mais avec une sous-estimation notable des mollusques. Un inventaire effectué en 1985 en Polynésie française avait donné 2 876 espèces , mais un comptage récent ferait état actuellement de plus de 5 000 espèces. Pour le seul phylum des mollusques le nombre d’espèces identifiées a été très exactement doublé entre 1985 et 2017. Pour illustrer la richesse en espèces des milieux littoraux tropicaux de nos collectivités d’outre-mer, nous avons effectué un recensement en avril 2019 dans plus de 150 publications traitant des récifs de Polynésie française, et nous nous sommes référés au Compendium publié par l’IRD en 2006 pour la Nouvelle-Calédonie . D’une manière générale, la biodiversité est plus importante en Nouvelle-Calédonie qu’en Polynésie française : on trouve par exemple 93 espèces de tuniciers (auxquels appartiennent les ascidies) en Polynésie française, contre 290 en Nouvelle-Calédonie, et un seul chélicérate (pycnogonides) alors qu’on en a recensé 74 espèces en Nouvelle-Calédonie. Cela tient à une plus grande richesse naturelle au plan biogéographique ; à une plus grande diversité d’habitats, mais aussi, pour certains taxa comme pour les annélides, à un effort de prospection plus important en Nouvelle-Calédonie qu’en Polynésie française. Progrès des inventaires de biodiversité L’accroissement des connaissances quant à la richesse en espèces dans une province, une région ou à l’échelle globale, tient à deux phénomènes : la prospection de zones peu explorées jusqu’alors et la description incessante de nouvelles espèces, parfois en distinguant deux espèces jusqu’alors confondues en une seule. Les phylums des mollusques et des crustacés sont les plus fertiles en descriptions d’espèces nouvelles chaque année : la prospection avec des techniques innovantes par un grand panel d’experts taxonomiques […]

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