Le double effet négatif de la pêche sur la taille des poissons

Femelle médaka (Oryzias latipes) portant ses œufs. Photo : Eric Edeline/INRAE
Texte : Éric Édeline, Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae), Écologie et santé des écosystèmes

Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° 328, mai-juin 2021

La surpêche, considérée par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) comme une menace majeure pour la biodiversité [1], entraîne une forte diminution à la fois des abondances des espèces de poissons exploitées et de la taille des individus. Par exemple, les morues (Gadus morhua) dans le golfe du Maine aux États-Unis mesuraient en moyenne 1 m il y a 1 000 ans. Depuis la révolution industrielle, la mécanisation de la pêche a induit une chute rapide des abondances et de la taille moyenne de l’espèce : 80 cm dans les années 1920, 60 cm dans les années 1970, et enfin 30 cm de nos jours. [2] Or, chez des individus plus petits, la survie et la fécondité sont réduites ; leur valeur marchande, ou récréative pour la pêche sportive, est également amoindrie.

Ce rapetissement des poissons exploités reflète une évolution darwinienne, c’est à dire une réponse génétique à la sélection directe par les pêcheurs, lesquels ciblent préférentiellement les individus de grande taille. En effet, contrairement aux paysans qui conservent comme reproducteurs les animaux ou les plantes dont les caractères sont les plus intéressants, les pêcheurs, en prélevant les grands poissons, laissent se reproduire préférentiellement les petits individus, et induisent ainsi une évolution non désirée vers des tailles toujours plus réduites. Des voix se sont élevées dans le monde scientifique pour dénoncer ce rapetissement – soulignant que, étant de nature génétique, il sera très difficile à renverser – et recommander d’exploiter les individus petits ou moyens plutôt que les grands afin de stopper ou au moins d’enrayer le phénomène.

Comment inverser la tendance ?

Une étude récente [3] vient de montrer que le rapetissement résulte d’un double effet : d’une part la sélection directe par les engins de pêche, et d’autre part la perte de la sélection naturelle. En effet, en cas de forte densité d’individus, la compétition est intense et les grands individus excluent les petits pour l’accès aux ressources. Ce phénomène qui favorise la sélection des grandes tailles en cas de forte densité a été montré chez des mouches, des collemboles, des mammifères et des reptiles, et agit probablement chez les poissons. En utilisant une série d’expérimentations en laboratoire et en milieu semi-naturel sur le poisson médaka (Oryzias latipes), des chercheurs ont montré qu’en réduisant les densités en poissons, la pêche fait tomber « le mur » de la sélection naturelle qui s’oppose à un rapetissement trop prononcé, et ainsi amplifie et accélère le rapetissement en réponse à la sélection directe. Après seulement cinq générations, la croissance corporelle des médaka soumis à des densités élevées était significativement accélérée par rapport à ceux qui étaient maintenus à des densités faibles par la pêche.

Cette étude montre que le changement des pratiques de pêches – exploiter les individus petits ou moyens plutôt que les grands – pourrait ne pas suffire à enrayer le rapetissement : il serait également nécessaire de diminuer l’intensité de pêche pour conserver des densités en poisson importantes. En revanche, le rapetissement pourrait être facilement réversible si une récupération de densités de population élevées – grâce à la réduction de l’effort de pêche ou, fortuitement, si des conditions environnementales (climatiques par exemple) favorisaient une augmentation de population sans que la pêche n’augmente en proportion – permettait à la sélection naturelle d’agir. Enfin, plus généralement cette étude montre que le maintien de la biodiversité face aux changements globaux implique des mécanismes éco-evolutifs complexes que nous commençons tout juste à explorer.

Bassins expérimentaux du Centre de recherche en écologie expérimentale et prédictive Écotron Île-de-France, à Saint-Pierre-lès-Nemours. Ces bassins ensemencés en zooplancton et colonisés naturellement par les insectes, sans apport de nourriture artificielle, reproduisent des milieux de mare. Les populations de médaka y ont été maintenues en conditions semi-naturelles.

Références

  1. Maxwell S.L., et al. 2016. Biodiversity: The ravages of guns, nets and bulldozers. Nature 536, p. 143-145.
  2. Jackson J.B.C., et al. 2001. Historical overfishing and the recent collapse of coastal ecosystems. Science 293, p. 629-637.
  3. Bouffet-Halle A., et al. 2021. Density-dependent selection mediates harvest-induced trait changes. Ecology Letters 24, p. 648-657.

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