La forêt d’Ambodiriana : Des ONG coopèrent pour protéger une forêt tropicale humide à Madagascar

Une cascade d’Ambodiriana. 8 novembre 2007. Photo : Chantal Misandeau

Il était une fois sur la côte est de Madagascar un lieu protégé, d’après une légende, par trois sirènes habitant chacune une cascade : la forêt d’Ambodiriana. Hélas, selon la coutume des Betsimisaraka du proche village de Manompana, « le bois est à celui qui le coupe, la terre est à celui qui la défriche ». Témoin des destructions, un groupe de Réunionnais décide de protéger l’une des dernières forêts humides de basse altitude de la région, rejoint par la Société française d’orchidophilie puis par les associations Rainforest Trust et Feralis. Combat écologique aussi bien qu’aventure humaine, cette histoire débutée en 1996, malgré les difficultés, continue de plus belle. Texte : Jean-Michel Hervouet, président de la Société française d’orchidophilie (SFO) et vice-président de l’Association des amis de la forêt d’Ambodiriana à Manompana (ADAFAM), Chantal Misandeau, présidente de l’ADAFAM Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° 310, mai-juin 2018 Un feu a touché la forêt ! C’est dans l’urgence que le 27 décembre 1996 est créée à la Réunion l’Association de défense de la forêt d’Ambodiriana (ADEFA). Trois enseignantes, Chantal Misandeau, Annie-Claude Gonneaud et Florence Trentin, vont alors plaider la cause de la forêt devant les autorités de Manompana. Contre toute attente, l’accueil des sages du village est favorable. Bien après, nos trois pionnières apprendront que la légende des trois sirènes a peut-être facilité la démarche… Les choses vont ensuite assez vite malgré les nombreuses formalités nécessaires. En 1999, une convention de gérance est signée avec le gouvernement malgache. Le site de 240 hectares de forêt dense de basse altitude culmine à 310 mètres et est situé à 200 kilomètres au nord de Tamatave, en face de l’île Sainte-Marie, au nord du tombolo de la Pointe-à-Larrée. L’association se donne comme objectifs, outre la protection du site, la promotion d’un éco-tourisme durable et une extension au sein du système des aires protégées de Madagascar. L’implication de la communauté locale est primordiale car rien ne peut se faire sans l’adhésion des villageois et le respect de leurs intérêts. Le financement de l’association est d’abord assuré par ses membres, par les visiteurs de la forêt, et par des vide-greniers à La Réunion. Il y a pourtant un obstacle de taille : les fady, les tabous malgaches qui à Ambodiriana obligent à marcher pieds nus, à se baigner nu dans les cascades, et interdisent de travailler la terre le mardi. Enfin, clause gênante, l’entrée est interdite à certains étrangers ! Par chance, rien n’est définitif pour la sagesse populaire malgache. Ces tabous, plus favorables aux naturistes qu’aux naturalistes, ne sont pas immuables. Les esprits des ancêtres qui en sont les garants restent à l’écoute de la communauté et peuvent se laisser fléchir. C’est ainsi qu’en 2007, après consultation des autorités spirituelles, a lieu la cérémonie du jôro, le sacrifice d’un zébu, nécessaire pour l’invocation aux morts. Avec compréhension, leurs âmes errantes acceptent l’abolition des anciens fady. Il faut d’ailleurs, élémentaire savoir-vivre envers les défunts, un deuxième zébu pour les remercier, partagé comme le premier entre tous les vivants. Après cette cérémonie de grande importance pour gagner l’adhésion populaire, l’ADEFA a pu organiser l’accueil des visiteurs. L’accès au site est loin d’être aisé et il faut commencer par se rendre à Manompana. La partie goudronnée de la route venant de Tamatave s’arrête à Soanierana-Ivongo, il faut ensuite prendre trois bacs successifs. Le reste est une aventure : 40 km de piste assez impraticable en saison des pluies, jusqu’à l’arrivée au village, qu’il vaut mieux prévoir à marée basse ; puis un trajet en pirogue, enfin une heure ou deux de marche. Un logement sur place est donc nécessaire. Un campement avec des bungalows a été construit au pied de la dernière cascade, sur un terrain loué à un patriarche du village. Des sanitaires sommaires ont été installés, ainsi que cuisine et salle à manger, autant de tâches dévolues aux artisans de Manompana et aux bénévoles. Le visiteur est accueilli par un panneau qui annonce les nouveaux interdits : emportez vos déchets, ne dérangez pas les animaux, prélèvements, animaux domestiques, feux et camping sauvage interdits, restez sur les sentiers balisés. Ces sentiers ont été tracés dès les premières années. La communauté locale a accepté le projet et la promotion du site a commencé. Des voyagistes ont ajouté la forêt à leurs circuits. Plus important encore, des institutions de recherche ont mené jusqu’à aujourd’hui des travaux d’inventaire pour mieux comprendre la richesse biologique du site. Citons les universités de Saint-Denis de La Réunion, de Tananarive et de Braunschweig (Allemagne), le CNRS, des lycées agricoles, le jardin botanique de Tsimbazaza à Tananarive, Kew Gardens en Angleterre, le Missouri Botanical Garden aux États-Unis, l’Institut malgache de recherches appliquées. La réserve attire désormais chaque année de nombreux chercheurs et stagiaires. Progressivement, ils révèlent l’extraordinaire diversité de cette forêt humide de basse altitude. Ambodiriana prend une tout autre dimension, c’est un vestige insoupçonné du Gondwana qui vient d’être sauvé de justesse. Une faune originale La forêt est fréquentée par 12 espèces de lémuriens, dont le lémur fauve (Eulemur fulvus) et l’avahi laineux (Avahi laniger). Les lieux s’honorent surtout de la présence du rarissime aye-aye (Daubentonia madagascariensis), vu seulement trois fois en 15 ans. Des indris (Indri indri) venus des massifs de l’intérieur font parfois entendre leur voix de trompette lancinante si caractéristique de la Grande Île et qui vous renvoie à ses premiers âges. En 2014 une nouvelle espèce de lémurien nocturne, Microcebus simmonsi, a été découverte par un biologiste malgache, Tantely Ralantoharijaona, et une biologiste australienne, Alex Miller. Parmi les espèces de chauves-souris, l’une aussi est sans doute nouvelle. Les ornithologues peuvent observer 80 espèces d’oiseaux, dont le mythique eurycère de Prévost (Euryceros prevostii), qui construit parfois son nid dans les fougères […]

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