Commerce international : Braconnage, ventes aux enchères et fausses cornes de rhinocéros

Rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) dans le parc national de Chitwan au Népal. Photo : Jason Houston/USAID
Texte : Peio Rahola, expert en collections zoologiques, expert judiciaire

Texte publié initialement dans Le Courrier de la Nature n° 329, juillet-août 2021

Parmi les marchés criminels, le braconnage occupe la quatrième place derrière la drogue, la cybercriminalité et la traite d’êtres humains. Le nombre d’animaux braconnés en moyenne par an est estimé à 600 millions de poissons tropicaux, plus de 5 millions de mammifères, 5 millions d’oiseaux, 2 millions de reptiles, auxquels s’ajoutent d’autres espèces protégées plus difficilement quantifiables (corail, mollusques, insectes…).

D’où proviennent les spécimens ?

Le braconnage correspond à la chasse illégale, qui peut être effectuée pour obtenir de la viande de brousse, des trophées d’espèces non chassables pour posséder chez soi des animaux de compagnie exotiques ou encore pour la fierté d’exhiber des restes d’animaux mythiques comme des félins ou des reptiles, des rapaces ou des perroquets et autres oiseaux colorés naturalisés. La première cause de braconnage est le trafic qui résulte de la médecine traditionnelle chinoise, laquelle utilise toute sorte de matière d’origine animale – les os, la peau, les poils, les cornes, la bile, les organes internes desséchés et réduits en poudre… La quasi-totalité du trafic des cornes de rhinocéros en provenance d’Afrique aboutit ainsi au Viêt Nam et en Chine.

Si le braconnage est énorme en Afrique et en Asie et très important en Amérique du Sud, en particulier dans les régions difficiles d’accès, il existe aussi dans les pays européens, comme la France, où des individus pratiquent la chasse avec des moyens interdits, chassent dans des zones interdites ou bien en dehors des périodes d’ouverture de la chasse ou encore abattent des espèces protégées (cette dernière possibilité est qualifiée du point de vue juridique d’acte de destruction). Certains chasseurs occidentaux aisés pratiquent un « tourisme de chasse » en Afrique ou ailleurs, qui a de plus en plus mauvaise presse ; sa pratique a d’ailleurs conduit le roi émérite d’Espagne, président d’honneur du WWF, à abdiquer et est à l’origine de la disgrâce de certains chefs d’entreprise et de l’appel au boycott d’autres entreprises (grande chaîne de distribution de produits sportifs, chaîne de supermarchés, entreprise lyonnaise).

De retour en France, le chasseur n’a pas le droit de vendre ses trophées s’ils proviennent d’espèces listées en annexe A de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites). Il pourra éventuellement, au bout de deux ans, vendre ceux concernés par l’annexe B, en demandant une autorisation de vente à sa Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal).

Enfin des touristes, qu’ils soient mal informés et de bonne foi ou mal intentionnés, peuvent acheter des animaux vivants, des carapaces de tortue, des poissons desséchés, des coquillages, des crânes, des peaux, tout ce qu’on leur propose dans la rue et ce, même dans des pays signataires de la Cites. À leur arrivée en France, s’ils subissent un contrôle des douanes, celles-ci saisissent ces objets et veillent éventuellement à ce qu’ils soient poursuivis.

La législation internationale

La Convention sur le commerce international des espèces menacées (Cites en anglais, dite également « Convention de Washington »), est un accord international entre gouvernements résultant de la résolution adoptée en 1973 par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) à Washington. Elle est applicable aux États-Unis depuis le 14 janvier 1974 et en France depuis le 11 août 1978 (décret 78-959 du 30/08/1978). Les animaux et les plantes concernés sont classés dans les annexes I, II et III de la Cites selon la gravité du risque que leur fait encourir le commerce international. Au sein de l’Union européenne, des règlements communautaires fixent les modalités d’application de la Cites et classe ces espèces dans les annexes A, B et C correspondant plus ou moins aux catégories I, II et III (par exemple, une espèce peut être II/A), ainsi qu’une annexe D comprenant des espèces non inscrites à la Cites mais surveillées au niveau européen. Pour toute action commerciale, les spécimens de catégorie A doivent posséder un certificat intracommunautaire (CIC). Les spécimens B ou C sont vendus avec leur traçabilité. Les spécimens acquis avant l’inscription pour la première fois de leur espèce à l’une des annexes de la Cites sont dits pré-convention. Leur vente s’en trouve donc facilitée. Tous les spécimens travaillés, incluant la taxidermie, datant d’avant juin 1947 dérogent à toute obligation de CIC pour la vente intracommunautaire, mais un permis d’exportation est nécessaire à leur exportation hors de la communauté. Cette dérogation ne s’applique pas à la matière brute comme les ossements, les cornes ou les dents.

Le rôle de l’expert et du commissaire-priseur

Dans les salles des ventes, les objets sont vendus par des officiers ministériels épaulés par des experts, ce qui a priori devrait diminuer le risque de fraude. Les collections vendues sont souvent anciennes, mais il arrive que se vendent aussi des taxidermies récentes provenant des animaux qui meurent dans les très nombreux zoos ou élevages. Commissaires-priseurs et experts sont au cœur de la lutte anti-braconnage et devraient être considérés comme des alliés et non comme des adversaires des différentes institutions en charge de la protection des animaux et des contrôles de police. Ils informent les vendeurs, les accompagnent dans leurs démarches, s’assurent de la conformité des spécimens avec la réglementation, opèrent une sélection et mettent enfin en vente les spécimens sélectionnés. N’arrive ainsi en salle des ventes qu’une moitié des objets proposés par les vendeurs. Les pièces d’origine incertaine ou litigieuse sont laissées de côté et leurs propriétaires sont invités à les conserver sans aucun espoir de les vendre. Il y a pourtant des dérapages, comme la vente d’objets vendus pour ce qu’ils ne sont pas : un exemple concret est la vente de fausses cornes de rhinocéros asiatiques, à des prix faramineux.

 

Trois fausses cornes de Rhinoceros sondaicus (collection Charles Rahola).

La supercherie des cornes de rhinocéros

Les rhinocéros sont de paisibles herbivores menacés d’extinction car victimes de la médecine traditionnelle chinoise qui utilise la kératine en poudre pour traiter de nombreuses pathologies. Pourtant, d’après des médecins vietnamiens, la kératine des cornes de bovins aurait les mêmes vertus que celle de la corne de rhinocéros. Par ailleurs, posséder une corne de rhinocéros est un gage de bonheur dans la culture chinoise. Pendant une dizaine d’années et jusqu’à l’interdiction de leur vente (arrêté du 16 août 2016), plusieurs « cornes de rhinocéros asiatiques » ont été vendues dans différentes salles des ventes françaises. Ces objets sont en fait des cornes de buffles travaillées de façon à ressembler grossièrement à des cornes de rhinocéros. Façonnées au Viêt Nam et achetées sur place puis importées en France comme souvenir, elles ne sont qu’une mystification orchestrée pour tirer un maximum de profit d’objets sans valeur.

 

Crâne de buffle domestique (Bubalus bubalis) vu de face (à gauche) et crâne de rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) vu de profil (à droite).

 

Des experts – parmi lesquels l’auteur de ce texte – sont régulièrement sollicités pour déterminer des cornes considérées à tort comme étant des cornes de rhinocéros provenant d’Asie. Les fausses cornes identifiées sont bien entendu écartées des salles de ventes. Leurs possesseurs racontent toujours la même histoire : ces « cornes de rhinocéros » avaient été ramenées de l’ex-Indochine française par des parents fonctionnaires ou militaires. Ces objets apparus dans des ventes publiques seraient donc, selon ces récits, des cornes appartenant à l’espèce présente en Indochine française à l’époque coloniale, le rhinocéros de Java ou de la Sonde (Rhinoceros sondaicus), laquelle était déjà rarissime au début du XXe siècle et dont la présence en Indochine est incertaine dès les années 1940. D’autres fausses cornes ayant le même aspect sont attribuées au rhinocéros indien Rhinoceros unicornis.

Il existe en réalité très peu de véritables cornes de rhinocéros asiatiques en circulation. Celles restées en Asie ont été pulvérisées et consommées ou conservées comme des reliques et celles importées en Europe se trouvent dans des muséums ou chez les descendants de chasseurs. Les personnes ayant eu en mains une véritable corne de R. sondaicus sont peu nombreuses. Si les cornes de rhinocéros africains (blanc Ceratotherium simum et noir Diceros bicornis) sont difficiles à falsifier, celles de rhinocéros indien ou de rhinocéros de Java sont moins connues du grand public, facile dès lors à duper. Dans les zoos, les rhinocéros indiens sont moins fréquents que les africains. Quant aux rhinocéros de Java, il n’en existe pas en captivité. Les rares spécimens survivants de l’espèce sont cantonnés dans un parc national indonésien situé sur l’île de Java. En Orient, les cornes de rhinocéros se sont toujours vendues très cher et ce n’est pas sur les trottoirs qu’on pouvait se les procurer ; les fausses cornes, en revanche, étaient proposées aux passants.

Dans le milieu des ventes volontaires, l’histoire des fausses cornes de rhinocéros est connue car il s’en est vendu un certain nombre à des prix prohibitifs. Actuellement ces objets ne circulent plus ; du moins, ils ne sont plus présentés comme d’authentiques cornes de rhinocéros mais, enfin, comme ce qu’ils sont : des extrémités de cornes de buffle.

Une autre mystification, également concernant des cornes, a la même origine géographique : c’est la légende du « bœuf mangeur de serpents » dont l’existence est suspectée par deux zoologistes allemands, lorsqu’ils trouvent en 1993 sur un marché vietnamien des cornes en spirale « jamais vues » auparavant. Ces zoologistes donnent à ce supposé animal le nom de Pseudonovibos spiralis. Il s’est avéré que ces curieuses cornes ne sont en fait que des cornes de bovins domestiques, qui après avoir subi un bain de ramollissement et un travail au feu sont mises en forme sur des étaux, puis gravées et poncées. Comme pour les cornes de rhinocéros, cette légende a été créée de toutes pièces, dans un but mercantile.

Le dernier filtre

La lutte contre le braconnage doit être renforcée, le trafic d’animaux sauvages dénoncé et sévèrement réprimé, et, bien entendu, la réglementation internationale respectée. Mais les pièces autorisées à la vente doivent correspondre à ce qu’elles sont en réalité. Le fait d’être expert en collections de zoologie et de contribuer à vendre des spécimens d’animaux n’est pas incompatible, loin de là, avec la protection de la nature. L’expert joue un rôle pédagogique à de nombreux titres. La protection de nombreuses espèces animales est indispensable, la perte de diversité biologique est un drame pour la biosphère, le braconnage est un fléau à combattre, le trafic illicite doit cesser par tous les moyens que nous connaissons mais que les décisionnaires politiques ont beaucoup de mal à mettre en œuvre. Les ventes aux enchères publiques sont le dernier filtre et contribuent à la lutte contre ce fléau qui met en péril la survie même d’un bon nombre d’espèces.

 

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