Qualité de l’eau : la position de la SNPN Camargue

Dans le numéro du Ravi de décembre 2017 (sorti fin novembre 2017), Eric Besatti écrivait un article intitulé « Des pesticides interdits dans les rizières camarguaises ». Le 30 novembre, Marsactu reprenait de manière synthétique quelques grandes lignes de cet article.

Afin de permettre au plus grand nombre de se saisir de ce sujet délicat, il nous parait important d’une part de revenir sur la Réserve naturelle nationale de Camargue et les suivis qui y sont mis en place depuis de nombreuses années, et d’autre part de clarifier certains points énoncés dans l’article, parfois abordés plus succinctement que nécessaire.

Contexte de la Réserve naturelle nationale de Camargue

La Réserve naturelle nationale de Camargue a été créée par la Société nationale de protection de la nature (SNPN) en 1927 et classée en réserve naturelle en 1975. Sur ce territoire au cœur du delta camarguais, la SNPN Camargue a pour missions de protéger la nature en s’appuyant sur la réglementation existante, de la gérer au moyen de suivis scientifiques, et de faire découvrir cette nature exceptionnelle grâce à des sites d’accueil permanents.
La gestion de la Réserve est définie par un document de planification établissant les objectifs et actions à mener pour réussir ces missions : le plan de gestion. Il s’agit d’un document obligatoire pour les Réserves naturelles et validé par les instances de gouvernance que sont le Conseil de direction (présidé par l’État en la personne du Préfet des Bouches-du-Rhône) et le Conseil scientifique (constitué de scientifiques reconnus dans leur domaine de compétence).
Le plan de gestion 2016-2020 identifie l’amélioration de la qualité de l’eau entrant dans la Réserve comme étant une priorité. Pour cela, le rôle de la SNPN Camargue est de :

  • continuer à assurer une veille de la qualité de l’eau et améliorer la visibilité des résultats ;
  • favoriser des solutions alternatives afin d’amorcer une évolution durable des pratiques (agriculture, gestion des marais de chasse) vers des modes de gestion plus respectueux de l’environnement ;
  • alerter les autorités compétentes ayant le pouvoir et la responsabilité de faire respecter la réglementation relative à l’utilisation de produits phytosanitaires.

Localisation de la Réserve naturelle nationale de Camargue (en rouge) dans le delta du Rhône (la Camargue) (flèches bleues : arrivées d’eaux de drainage agricole dans la Réserve)

Au-delà de la validation du plan de gestion par l’État, d’autres éléments réglementaires en lien avec la qualité de l’eau existent et s’appliquent sur la Réserve naturelle nationale de Camargue.
Parmi ceux-ci :

  • l’arrêt du jugement du tribunal de Tarascon confirmé en appel à Aix-en-Provence en 1909 indique «que défense est faite de déverser dans l’étang du Vaccarès les eaux artificielles dérivées directement ou indirectement du Rhône, à l’aide de pompe à vapeur ou de tous autres moyens» [Extrait] ;
  • l’arrêté ministériel de création de la Réserve Nationale de Camargue de 1975 instaure que « sont interdites la destruction, l’altération ou la dégradation du milieu naturel constituant la réserve lorsque ces actions sont accomplies sciemment. » [Article 12] ;
  • la recommandation n°9 de la résolution du 27/09/2006 du Conseil de l’Europe : « Limiter les rejets d’eau d’origine agricole dans la réserve, notamment dans l’étang du Vaccarès ; plus particulièrement, mener les études relatives à un projet d’infrastructure permettant le pompage des eaux qui sont actuellement collectées par le canal de Fumemorte et le rejet de ces eaux vers le Rhône» ;
  • la recommandation n°3 de la résolution du 06/07/2011 du Conseil de l’Europe : « Faire appliquer strictement la limitation des rejets d’eau d’origine agricole dans la réserve, notamment dans l’étang de Vaccarès, et poursuivre la collaboration avec les riziculteurs dans le respect des principes du développement durable en veillant à la mise en œuvre du programme d’actions à cinq ans comme convenu entre les différents acteurs ».

En tant que gestionnaire de la Réserve naturelle nationale de Camargue, le rôle de la SNPN Camargue est de faire respecter la réglementation, de suivre l’état de santé du patrimoine naturel dont il a la charge, de diffuser les données récoltées et d’alerter les acteurs concernés, législateurs et instances institutionnelles (français et européen) afin qu’ils puissent les prendre en compte.

Le système Vaccarès, constituant plus de la moitié de la Réserve naturelle nationale de Camargue, est un ensemble de lagunes méditerranéennes dépendantes d’un climat marqué par ses excès (chaleur, vent, pluies intenses, sècheresse…). Les lagunes méditerranéennes présentent en année « moyenne » de forts niveaux d’eau en hiver, avec des eaux saumâtres (peu salées), et une baisse marquée du niveau d’eau en été. A cette saison, l’évaporation intense entraine de fortes augmentations de la concentration en sel (cf. Pour en savoir plus : « La lagune »).
Mais certaines années voient ces conditions modifiées, soit par des précipitations très fortes, soit par une sécheresse prolongée (c’est le cas en 2017 avec de très faibles précipitations entre mai et décembre). Les milieux lagunaires et les espèces animales et végétales qui y vivent sont adaptées à ces variations extrêmes : ces variations sont même souvent à l’origine de la richesse biologique de ces habitats.

Mis en place par la SNPN Camargue en 2011, le projet Fumemorte rassemble l’ensemble des acteurs camarguais de l’eau et de sa qualité (gestionnaires, chercheurs, agriculteurs, organisations professionnelles et services de l’État) autour d’actions visant à améliorer la qualité physicochimique des eaux de la lagune et, plus généralement, la qualité biologique du système Vaccarès.
Ce projet est par ailleurs intégré dans un outil de gestion de l’eau en Camargue partagé et concerté, dans le respect collectif des milieux naturels dont dépend une bonne part de l’économie du territoire : le Contrat de delta Camargue.
De ce projet commun entre les utilisateurs de l’eau en périphérie de l’étang du Vaccarès, et par extension en Camargue, est né le suivi de qualité de l’eau arrivant sur le territoire de la Réserve.

Ce suivi de la qualité de l’eau consiste à faire analyser par un laboratoire accrédité des prélèvements d’eau issus de deux canaux de drainage agricole débouchant dans le système Vaccarès. Les analyses physico-chimiques et de contaminants portent sur près de 700 substances variées.
Des indicateurs normés, soulignant la robustesse de ce suivi, sont utilisés pour présenter les résultats, tels que le SEQEau « somme des pesticides » (Système d’Evaluation de la Qualité de l’eau) utilisé par les Agences de l’eau. Ces résultats sont donc comparables, et comparés, avec les données publiques de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse concernant le point d’échantillonnage « Rhône à Arles ».
Les molécules retrouvées en forte concentration, associées à l’occupation du sol en Camargue, nous amènent à conclure majoritairement à des pollutions d’origine agricole, ainsi qu’à de probables contaminations par l’utilisation de glyphosate dans les marais de chasse et dans une moindre mesure, des pollutions de l’air ou d’origines industrielles.

A propos de l’article du Ravi

Pesticides interdits

Le titre de l’article du Ravi mentionne des « pesticides interdits » : accroche classique mais réductrice. Les pesticides interdits ne représentent qu’une faible part des concentrations en pesticides retrouvées dans les canaux et étangs de Camargue.
De plus, certaines molécules (atrazine par exemple) peuvent être détectées plusieurs années après leur utilisation (rémanence). D’autres peuvent être issues du Rhône.
Cependant, le propanil non rémanent (et ses métabolites) provient bien de la riziculture et est encore largement détecté en 2016 alors que son interdiction date de 2008 (cf. Pour en savoir plus : Synthèse des données de qualité de l’eau des canaux de 2011 à 2016).

Herbicides

La majeure partie de la contamination (95% de la concentration entre juin et septembre 2016) est liée à des herbicides utilisés dans les rizières entre avril et août. La plupart sont autorisés (oxadiazon, flufenacet, penoxsulam…) ou interdits mais bénéficiant d’une dérogation (bentazone). Ces molécules sont chaque année détectées à des concentrations supérieures aux normes de qualité environnementale dans les canaux (NQE – Normes de Qualité Environnementale ou PNEC – Predicted No Effect Concentration) (cf. Pour en savoir plus : Synthèse des données de qualité de l’eau des canaux de 2011 à 2016).

Somme des pesticides

Le critère « somme des pesticides » utilisé pour caractériser la qualité d’un cours d’eau a été défini par les Agences de l’eau dans le cadre du SEQEau (Système d’Evaluation de la Qualité de l’eau). Il s’agit d’un critère officiel que l’on peut contester mais qui a le mérite d’exister. Selon ce critère, les canaux sont largement déclassés chaque année en catégorie « très mauvais » entre avril et juillet (cf. Pour en savoir plus : Extrait du « Rapport d’activité 2016 » sur le suivi de la qualité des eaux et canaux).

Azote

La contamination, abordée dans l’article, ne se limite pas aux pesticides. On détecte aussi dans les canaux des excédents de produits azotés issus des engrais agricoles. Ces nutriments s’accumulent dans les eaux et sédiments du système Vaccarès. Le suivi de qualité de l’eau réalisé par l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse depuis 2006 pointe la qualité physico-chimique moyenne à médiocre du Vaccarès. En effet, les fortes concentrations en produits azotés favorisent des développements d’algues vertes et de cyanobactéries, potentiellement toxiques et entrant en concurrence avec les herbiers aquatiques protégés des étangs (cf. Pour en savoir plus : Extrait du « Rapport d’activité 2016 » sur le suivi de la qualité des eaux et canaux).

Fonctionnement du système Vaccarès

Le système Vaccarès est alimenté par les pluies directes, le drainage pluvial de son bassin versant, essentiellement en automne et en hiver, et les entrées marines contrôlées. Il reçoit aussi au printemps et en été des eaux de drainage agricole. Or, cet apport massif d’eau à contre-saison n’est pas souhaitable pour le bon fonctionnement biologique des lagunes qui voient leur niveau d’eau en été se maintenir au lieu de baisser. En été toujours, le taux de sel reste faible au lieu d’être élevé, ne permettant pas aux milieux salés d’exprimer leur potentiel.
Le plan de gestion de Réserve naturelle nationale de Camargue, agréé par l’État, prévoit de limiter drastiquement les apports d’eau de drainage agricole printaniers et estivaux tout en favorisant le drainage pluvial en augmentant par exemple son bassin versant. Il est aussi envisagé de recourir à des apports gravitaires issus du Rhône en période hivernale pour maintenir un niveau de base et éviter des sursalures durant cette saison (cf. Pour en savoir plus : Extrait du « Plan de gestion 2016-2020 de la Réserve naturelle nationale de Camargue » sur la lagune).

Pour en savoir plus :